article écrit par Amélie Latour
Les Sorabes sont un peuple slave vivant à l'est de l'Allemagne dans la région appelée la Lusace.


Carte de la région de la Lusace

Drapeau du peuple Sorabe
La lusace est appélée Łužyca en bas-sorabe et Łužica en haut-sorabe.
La Lusace se divise en deux régions, la basse Lusace qui est la partie de la Lusace se trouvant dans la région administrative du Brandebourg et la haute Lusace se trouvant dans la région administrative de la Saxe.

Drapeau de la Haute Lusace

Armoiries de la Haute Lusace

Drapeau de la Basse Lusace

Armoiries de la Basse Lusace
On dénombre approximativement 490 000 Sorabes qui vivent en Lusace. Les Sorabes possèdent deux langues très proches les unes des autres, le bas-sorabe parlé en basse Lusace et le haut-sorabe parlé en haute Lusace. Parmi tous les Sorabes, les statistiques donnent qu'environ 35 000 sorabes seulement maîtrisent leur langue à l'oral et à l'écrit.

Carte indiquant où sont parlés le haut-sorabe et le bas sorabe
Voici un tableau vous donnant quelques mots dans les langues sorabes :

De nombreux termes sont utilisés en français pour les désigner : Sorabes, Wendiens, Serbes de Lusace, Sorbes, Serbo-Lusaciens, Lusaciens, l'administration allemande utilisant quant à elle les termes de Sorben et Wenden.
Passons maintenant à un peu d'histoire : les ancêtres des Sorabes sont arrivés lors des grandes migrations des Slaves au cours du 5ème siècle de notre ère. Les ancêtres des Sorabes s'appelaient les Serbes blancs et étaient une sous-tribu des Wends. Le nom de leurs ancêtres se retrouve dans le nom actuel des Sorabes. Ces Serbes blancs ont formé l'État appelé la Serbie blanche aux alentours de l'actuelle Lusace.

Carte donnant la position approximative de la Serbie Blanche
C'est en 631, que l'on trouve la première mention des Sorabes. Ils sont mentionnés par un historien franc et on signale qu'ils sont bien établis du côté de la rivière Saale (une rivière en Allemagne actuelle)

Carte indiquant la position de la Saale
C'est vers 610 à 641 que le prince de Serbie Blanche partira de Serbie Blanche pour aider les Byzantins face aux Avars (un peuple turcique qui vivait du côté de l'actuelle Hongrie au nord des Balkans dont les descendants actuels vivent dans le nord du Caucase).

Carte indiquant le Khanat Avar en 680
Vers cette époque, les Serbes obtiennent l'autorisation de s'installer dans les Balkans, en remerciement des Byzantins pour leur aide.
C'est à partir de cette période que l'on voit la scission entre les Serbes et les Sorabes. Malgré cela, les Sorabes continueront de désigner les Serbes comme des Sorabes du Sud, pendant que les autres peuples slaves désignaient les Sorabes comme les Serbes de Lusace durant le 10ème siècle.

carte indiquant les migrations des Serbes
Vers les IXème et Xème siècle, les Sorabes sont souvent victimes de l'empire franc et deviennent vassaux de ces derniers, et ils subiront la même situation de la part des héritiers de l'est de l'empire franc, la Germanie.

Carte de la zone de peuplement des Sorabes au Xème siècle

Carte de l'empire Francs avec au Nord Est l'indication des Sorabes

Carte de la division de l'empire Franc avec la position de la Francie orientale qui deviendra la Germanie lorsque l'on verra l'arrivée du premier roi non carolingien sur le trône
De plus les Sorabes subissent également les attaques de leurs voisins polonais. En 929, le roi de Germanie, Henri Ier l'Oiseleur, fit la conquête de la Lusace. Par le traité de Bautzen de 1018, la Basse-Lusace (appelée «marche de Lusace») et la Haute-Lusace (appelée «pays des Milceni») revinrent au duc Boleslas Ier de Pologne.

Henri Ier l'Oiseleur

Boleslas Ier de Pologne
En 1031, la Lusace passe sous contrôle du Saint Empire romain germanique.
En 1076, Vratislav II de Bohême (un royaume au sein du Saint Empire romain germanique qui est considéré comme l'ancêtre de l'actuelle Tchéquie) épousa la fille de l'empereur du Saint Empire romain germanique, Henri IV, dont la dot était la Lusace. Cette date marque le début de l'entrée de la Lusace dans la domination bohémienne.

Vrastislav II de Bohême

Henri IV, l'empereur du Saint Empire romain germanique
En 1327, les villes d'Altenbourg, de Zwickau et de Leipzig interdisent l'emploi de la langue Sorabe dans les tribunaux et dans ce qui est administratif. Cependant, les Sorabes pouvaient toujours employer sans problème leur langue dans le commerce et, bien évidemment, dans la vie de tous les jours en famille ou avec des amis.
En 1346, les cités de Bautzen, Görlitz, Zittau, Kamenz, Löbau et Lubań formèrent la ligue de Lusace. Pendant 2 siècles, elle fut la plus importante force politique de la Haute-Lusace
En 1348, la Lusace passa directement sous la domination du royaume de Bohême .

Carte du royaume de Bohême
La peste noire de 1348, la grande peste de 1665, la guerre de Trente ans de 1618 à 1648 (la guerre de Trente ans est un ensemble de conflits principalement entre les princes du Saint Empire romain germanique protestants et les catholiques) font petit à petit dépeupler les régions des Sorabes qui seront remplacés majoritairement par des Allemands (même si on note quelques Brabançons et quelques habitants des actuels Limbourg belge et Limbourg néerlandais, quelques Flamands et quelques Saxons), continuant une germanisation de la région.
En 1462, une partie de la Basse-Lusace devint prussienne.
C'est durant le 16ème siècle qu'une grande partie des Sorabes devinrent protestants, plus exactement Luthériens.

Limbourg néerlandais

Limbourg Belge

duché du Brabant

Le comté de Flandre
En 1667, Frédéric-Guillaume Iᵉʳ de Brandebourg (1620-1688) ordonna la destruction immédiate de tous les imprimés sorabes et interdit de célébrer des messes dans cette langue.
L'Église luthérienne soutenait quant à elle l'écriture d'ouvrages religieux en langue sorabe comme un moyen de contrer la Contre-Réforme.
En 1706, le séminaire sorabe, principal centre d’éducation des prêtres catholiques sorabes, fut fondé à Prague.
De 1635 à 1815, toute la Haute-Lusace fut une possession de l'électeur de Saxe.
En 1706, le Nouveau Testament fut traduit en haut-sorabe et en 1709 en bas-sorabe.
Au XVIIIème siècle, il y avait environ 200 000 locuteurs du Sorabe.
En mai 1813, Napoléon et les forces françaises vainquirent l'alliance russo-prussienne à la bataille de Bautzen. Cette victoire permit à Napoléon d'entrer en Haute-Lusace. Cette guerre fit que beaucoup de villages sorabes furent incendiés durant cette période. On peut citer les villages de Guttau, Broesa, Nostitz, Trauschwitz.

Représentation de la bataille de Bautzen

Napoléon Ier
Après la défaite de Napoléon, au congrès de Vienne, les dirigeants vainqueurs de Napoléon signent la paix et décident des frontières des États européens. La Lusace fut alors divisée entre la Prusse et la Saxe. En condamnation de la Saxe qui s'était alliée avec Napoléon lorsqu'il a envahi les États du Saint Empire, les deux tiers de la Haute-Lusace et la Basse-Lusace deviennent totalement prussiennes, la Saxe ne récupérant que ce qu'il restait.

l'Europe après le congrès de Vienne

Tableau représentant le congrès de Vienne

Cette période de division entre deux royaumes concurrents et le fait que la Lusace soit un marécage sans intérêt pour chaque royaume favoriseront la survie des Sorabes, même si la division en deux États rendait plus dur la formation d'une conscience sorabe en l'absence de centre culturel important.
Les Sorabes sous le gouvernement prussien souffrent de nombreuses politiques d'assimilation, ainsi qu'un grand nombre de discriminations. À l'inverse, les Sorabes de Saxe reçurent l'appui de l'Église, ce qui leur permit de protéger leur culture.
C'est à partir de cette période que les élèves subissent le fardeau de devoir apprendre l'allemand et de devenir ainsi bilingues pour pouvoir faire des études et monter dans l'échelle sociale.
En 1834, le royaume de Prusse établit le Zollverein, une union douanière qui a pour but la germanisation des minorités, qui était vue par les autorités comme un frein à l'intégration des États sous la juridiction de la Prusse pour former un seul État.
En 1851, la Saxe établissait de nombreuses concessions pour permettre aux enfants sorabes d'apprendre leur langue à l'école. De l'autre côté, la Prusse mettait en place des interdictions contre le bas-sorabe.
Durant cette période, il y eut de l'émigration sorabe en Australie et aux États-Unis.
La naissance, en 1871, de l'Empire allemand sous la direction de la Prusse provoqua de graves difficultés pour le peuple sorabe.
Le chancelier Otto von Bismarck pratiqua une politique antislave en Allemagne.

Photo d'Otto von Bismarck
Des travailleurs allemands furent invités à s'installer en Lusace. Ils industrialisèrent la région. Cela provoqua une politique extrêmement dure d'acculturation et d'assimilation des Sorabes.
En 1880,on comptait seulement 160 000 Sorabophones .
De plus l'Empire voulait favoriser l'allemand standard, le hochdeutsch, au détriment des langues allemandes régionales et donc en plus des petites langues slaves, comme le sorabe, le polabe, le poméranien. De ce carnage, seul le sorabe réussit à en sortir en étant encore une langue vivante.
Le gouvernement allemand visait principalement les écoles et les églises, les lieux où se déroulaient et pouvaient bien se perpétuer la langue et la culture sorabes. C'est en effet dans ces lieux que se déroulait la vie intellectuelle et culturelle des populations rurales.
Le système allemand diminua progressivement le nombre de cours en langue sorabe pour le remplacer par des heures en langue allemande. Il retira les manuels bilingues pour les remplacer par des manuels en allemand exclusivement. La langue sorabe fut interdite dans les cours de religion où durant les chansons. Ils retirèrent les cours facultatifs en langue sorabe. On offrit des primes aux enseignants pour les progrès dans la langue allemande et on finit même par envoyer des enseignants unilingues allemands dans ces régions et à envoyer les enseignants bilingues sorabe et allemand dans des zones exclusivement germanophones.
On envoya les prêtres catholiques et protestants de Lusace dans des zones germanophones et on les remplaça par des prêtres germanophones.
L'industrialisation de la région vu l'afflux de population uniquement germanophone en Lusace, le départ de population sorabophone en ville. Encourageant ainsi le brassage des Sorabes au sein des populations exclusivement germanophones, ce qui avec le temps réduisit le sorabe à une langue uniquement utilisée pour les discussions informelles et privées.
Après la Première Guerre mondiale, se développa chez les Sorabes des mouvements soit pour l'indépendance de la Lusace, soit pour le rattachement de la Lusace à la Tchécoslovaquie nouvellement formée. Lors de la conférence de paix de Versailles, les représentants sorabes rappelèrent que la Lusace avait appartenu pendant 3 siècles au royaume de Bohême comme justification de leur rattachement à la Tchécoslovaquie.

Carte de la Tchécoslovaquie et son évolution au cours des années
Les participants du traité de paix de Versailles décidèrent plutôt de laisser la Lusace sous la juridiction allemande. Elle rentra ainsi sous la juridiction de la république de Weimar.

Carte indiquant le territoire de la république de Weimar
La jeune république de Weimar fut plus tendre avec les Sorabes, autorisant les cours en sorabe en Lusace, ainsi que le développement de liens pour les questions culturelles avec la Tchécoslovaquie .
Il y eut même un département des Wendens (un des noms des Sorabes), une Wendenabteilung qui fut créée par le gouvernement. De plus, les Sorabes s'organisèrent en associations pour défendre leur langue et leur culture, principalement à Bautzen, à Kamenz et à Hoyerswerda. Ils accentuèrent leurs engagements culturels au cours d'associations comme la Domowina et apportèrent leur poids par la formation par exemple du Parti populaire sorabe, de la Fédération paysanne de Lusace.

Symbole actuel de la Domowina
Cependant, les autorités allemandes prirent diverses mesures pour étouffer le mouvement national sorabe qu'on accusa d'«'activité séditieuse panslaviste», notamment lorsqu'il y avait des manifestations populaires.
Le gouvernement fit arrêter et condamner plusieurs des représentants sorabes qui furent accusés de haute trahison.
Une partie de la politique de la République resta la germanisation de la Lusace.
L'arrivée au pouvoir des nazis rendit la situation très difficile pour les Sorabes. En effet, les Sorabes et les autres minorités étaient vues comme une menace à leur idéologie de créer une terre uniquement pour les Allemands.
Le gouvernement retira même de ces papiers le nom de Sorabes, les appelant Allemands de langue slave. Ils cherchèrent à éradiquer la langue sorabe. En plus d'interdire la langue, ils se livrèrent à des assassinats d'écrivains, de pasteurs, de prêtres et d'instituteurs; ils confisquèrent les biens culturels des Sorabes; ils supprimèrent les offices religieux, etc. Beaucoup d'intellectuels et de personnalités publiques se retrouvèrent dans des camps de concentration.
Il y eut même un projet pour déplacer de force les Sorabes en Alsace pour, selon les mots du gouvernement nazi, régler la question lusacienne.
Les nazis prirent une série de mesures draconiennes telles que l'expulsion de la langue sorabe dans les écoles, l'affectation forcée des enseignants et des prêtres sorabes dans les régions germanophones et la saisie des imprimeries sorabes. Les SS songèrent à déporter quelque 23 millions de slavophones, y compris tous les sorabophones, dans des camps en Pologne, mais la fin de la Deuxième Guerre mondiale empêcha la mise en œuvre d'un tel projet.
La fin de la Seconde Guerre mondiale et l'arrivée en Allemagne de l'Est permirent un soulagement pour les Sorabes. En effet, en accord avec la politique stalinienne d'encourager les populations slaves, les Soviétiques promirent de traiter les Sorabes comme des frères. Ils encouragèrent le développement du nationalisme sorabe.
En 1946, les Sorabes remirent de l'avant la proposition de faire de la Lusace un État indépendant, sinon de s'intégrer éventuellement à la Tchécoslovaquie. Cependant cela rencontra tant d'hostilité des populations locales que même les Soviétiques finirent par refuser.
L'article 11 de la Constitution fondatrice de la RDA du 7 octobre 1949 proclamait que les Sorabes (sans les nommer) ne pouvaient être empêchés d'utiliser leur langue maternelle en classe, dans l'administration interne et dans l'administration de la justice.
Avant même la création officielle de la RDA, le land de Saxe adoptait, le 23 mars 1948, la loi sur la protection des droits de la population sorabe, aussi connue à l'époque comme la "Serbski zakoii" (« loi sorabe»). Cette loi garantissait aux Sorabes un certain nombre de droits en matière d'activités culturelles et de développement. À ce moment-là, la loi ne s'appliquait qu'à la partie saxonne de la Lusace, mais elle fut étendue au Land de Brandebourg en 1950.

Carte de la RDA

Drapeau de la RDA
Malgré ces progrès, la situation en RDA est à nuancer, même si, il était reconnu, de nombreuses lois comme l'obligation de pouvoir utiliser le sorabe dans l'administration restaient purement déclaratives et n'étaient pas toujours respectées.
De plus l'exploitation des mines de la région augmenta le problème de l'arrivée de population germanophone en Lusace. Les paysans sorabes durent souvent partir dans les villes, des villages sorabes entiers furent désertés durant cette période.
Lors de la réunification de l'Allemagne, les Sorabes demandèrent à avoir leur propre Land, cela leur fut refusé.
Actuellement, dans la zone d'implantation des Sorabes dans les deux Länder de Brandebourg et de Saxe (les deux où se trouve la Lusace), le sorabe est une langue officielle en plus de l'allemand. Il n'y a pas seulement des jardins d'enfants et des écoles sorabes, mais aussi, par exemple, des panneaux bilingues indiquant une ville ou parfois une rue, des médias écrits et électroniques et diverses institutions culturelles. À l'époque de la RDA, les deux langues, l'allemand et le sorabe, étaient représentées dans la même taille de police, alors qu'aujourd'hui les appellations allemandes sont présentées plus grosses que les noms sorabes.
Cependant après la réunification, les régions du Brandenburg et de la Saxe et le gouvernement fédéral allemand ont publiquement exprimé leur souci de préserver la culture sorabe et une fondation pour le peuple sorabe a même été créée.




Tenues traditionnels Sorabes

Représentation de Sorabes

Procession Sorabe

Oeufs de Paques traditionnels Sorabes

Dames Sorabes mettant des tenues pour les fêtes
Ainsi se conclut cet épisode en espérant qu'il vous aura plu !